Interview : Sarah Mouline, l’Antigone des temps modernes

Interview : Sarah Mouline, l’Antigone des temps modernes

C’est sur les ondes que nous rencontrons pour la première fois Sarah Mouline de la compagnie de théâtre « Si ceci se sait ». Invités sur Radio Aligre en février dernier, nous évoquons sa dernière création. Une pièce immersive, qui nous mène à la rencontre de ces fantômes de la guerre d’Algérie. Pourtant, c’est avec subtilité que la jeune metteuse en scène y introduit une dimension apaisée, pour aborder ce sujet qui, près d’un demi-siècle plus tard soulève toujours autant de polémique en France, beau pays des lumières. 

La pièce tourne autour du personnage d’Aliya, qui enterre son père.

Dans son grenier elle découvre des tracts, des lettres écrites en arabe, des photos. Sur l’une d’elle, elle reconnaît le visage d’un homme présent à l’enterrement.

Il s’appelle Anis, elle le rencontre.

Il lui apprend le passé militant de son père, au sein d’un syndicat étudiant d’abord, puis au sein de la Fédération de France du FLN.

Aliya se rend en Algérie.

Elle comprend que l’histoire contée par Anis est lacérée de blancs.

De retour en France, elle regagne le grenier de son père.

Intéressés par la démarche de Sarah, qui a effectué un long et minutieux travail de recherches sur plusieurs années, à travers archives et voyage de l’autre côté de la Méditerranée, nous avons donc décidé d’aller à sa rencontre pour en savoir plus sur la pièce.

C’est dans le 2nd arrondissement, sur une place ombragée qui n’est pas sans rappeler les hauteurs d’Alger que nous retrouvons Sarah et Jonas, qui tient le rôle d’Anis, un vieil homme algérien ancien ouvrier et militant aux côtés du père d’Aliya.

Diggin : Peux-tu revenir un peu sur ton parcours, tu es à la fois comédienne et metteuse en scène, comment l’un influence t-il l’autre dans ton écriture ?

Sarah : « Je viens du monde des lettres, j’ai suivi un master en littérature mais le théâtre m’attirait depuis longtemps déjà. En parallèle, je suivais une formation au centre des arts et de la scène. J’avais ce que l’on appelle des « cartes blanches » et j’ai très vite appris à soumettre des idées, à porter cette casquette de metteuse en scène, un peu malgré moi mais j’adorais ça. C’était naturel de diriger des comédiens. Mais mon background littéraire faisait qu’une partie de moi trouvait l’exercice trop facile et je me suis posé la question suivante : est-ce que je dirige des comédiens pour moi-même éviter la scène ?  J’ai donc fais un énorme travail sur plusieurs années pour prendre possession de mon corps. A la fin de ces exercices, je devais de nouveau préparer une carte blanche sur une scène nationale cette fois-ci. L’envie d’écrire était revenue et j’avais compris ce que c’était que d’avoir possession de son corps. L’écriture me paraissait plutôt fluide, j’ai travaillé sur une première pièce qui s’appelle « La Japonaise » mais qui n’a jamais vu le jour, puis à force de recherches et d’écriture, « du sable et des playmobils » a commencé à naitre. » 

Tes parents sont d’origines maghrébines, est-ce qu’il y a un patrimoine historique qui t’a été transmis et qui a motivé l’écriture de cette pièce ? 

« Ma mère est née en Algérie de parents français dans les années 50. Mon père est marocain et naturalisé depuis longtemps français. L’histoire de Aliya est celle de la perte d’un père, ce qui n’est pas mon cas. Mais j’ai toujours senti un silence très lourd. 

Le Silence des ainés 

Mon grand-père n’a jamais parlé de la guerre d’Algérie ou de la 2nde Guerre Mondiale. Il ne cessait de changer de sujet quand on l’abordait. Pareil pour mon père qui parlait peu de sa jeunesse au Maroc. Dans ma famille, il y a eu beaucoup de zones d’ombres. C’est de là que vient cette envie de créer des personnages qui enquêtent sur l’Histoire. Cette Histoire qui a influé sur tant de familles, dont la mienne. Si on ne dénoue pas ce qui a été mis de côté par nos ainés, ça finira un jour ou l’autre par ressurgir dans nos propres vies. 

Tu as décidée d’opter pour un traitement « apaisé » du sujet, peut-on aujourd’hui parler librement de cette guerre ?

« Oui, on peut en parler un peu plus librement aujourd’hui, seulement, ce qui est terrible c’est que tout est réduit au rang d’opinion étant donné qu’il n’y a pas eu de procès. La société française a été privée d’un procès essentiel. Il faut rappeler que l’Algérie vivait sous une sorte de dictature. La colonisation n’a jamais vraiment été mise à nue, par rapport à ce racisme structurel, cette domination des corps et cette violence des camps d’internement. C’est tellement loin de ce que notre pays véhicule. En travaillant et en effectuant mes recherches, malheureusement, je crois que je me suis habituée à la violence que je lisais.

J’ai eu du mal à me reconnaitre durant cette période-là dans la France. Je crois que si un peuple a un contentieux avec son propre pays, il ne peut avancer. Il y a aussi une sorte de discrédit de la 5ème République, parce qu’elle est naît suite à cette guerre. Peut-être que le changement de constitution apportera des réponses.

La guerre d’Algérie fait toujours polémique. Lorsque l’on sort de ce silence, il y a des sortes de décharges immédiates, relayées par les médias et l’opinion publique s’enflamme de nouveau. J’avais besoin d’un contexte où la pensée n’est pas électrocutée, faire un travail de réconciliation pour rassembler autour de cette histoire, ne pas remuer un passé dans la douleur. C’est comme ça que j’ai introduit la dimension du jouet, du playmobil. Franz Fanon parle du « corps colonisé », qui est marqué par des préjugés et des relents physiques. Peut-être me suis-je moi même sentie « manipulée » pendant un certain temps, avant de vraiment me pencher sur le sujet. 

J’ai l’impression que les générations d’avant avaient cette volonté d’être « plus français que les français », de ne pas se faire « remarquer ». Aujourd’hui dans nos générations, il y a un véritable questionnement autour de l’identité, on affirme ses origines et on essaye de se reconnecter à quelque chose dont on a été privées. »

Tu parles de la scène comme d’un « lieu où co-existent les morts et les vivants », est-ce en quelque sorte un devoir de mémoire ? 

« Ce qui m’a le plus émue, c’était le nombre de disparus qui n’ont pas eu de sépulture. Cela revient à priver quelqu’un de sa mort, de sa dignité et de priver sa famille aussi de sépulture pour se recueillir. La scène à donc été pour moi une façon d’enterrer ces gens là. L’espace scénique permet de façon éphémère de faire co-exister les comédiens et certains fantômes du passé. Elle a aussi été le lieu idéal pour faire ressurgir l’histoire pendant un court instant. Pour la scénographie, nous avons opté pour un mur de cartons dépassant les trois mètres. L’idée était de faire ressortir ces vieux objets qu’Aliya déterre, appartenant à une époque ou la vérité a été tue. Jouer et rejouer le passé, en multipliant les temporalités, le passé surgit pour se mêler au présent, ainsi viennent co-exister morts et vivants. A la fin de la pièce, ce mur est détruit. Le plus intéressant, c’est l’interprétation que chacun en fait, j’ai décidé de laisser une fin ouverte pour que les spectateurs dépassent l’espace scénique, qu’ils portent en eux un fragment d’histoire. Certains y voient une barrière matérielle, une frontière entre deux pays, d’autres y voient une barrière temporelle. Je préfère laisser des pistes de réflexions aux spectateurs. » 

A qui voulais-tu t’adresser en écrivant cette pièce ?  

« Mon but était de parler de ceux qui ne vont pas au théâtre, et à ceux à qui le théâtre ne parle pas, j’avais envie d’inverser la tendance. Il n’y a pas de meilleur endroit que la scène pour délivrer une histoire enfouie. Le théâtre grec, même s’il est un divertissement, est à la base un lieu de rassemblement dans la cité pour parler des sujets d’actualité. Je pense qu’on a réussi à faire venir des personnes intéressées spécifiquement par le sujet. Certaines personnes que l’on a rencontré en Algérie et présentes en France au moment de la représentation sont venues voir la pièce, c’était un moment unique. D’autres présents pour les représentations avaient vécu la guerre. Une personne m’a demandé si j’avais vécu cette époque. J’ai répondu bien évidemment que non mais selon lui, une intensité s’est dégagée de l’oeuvre, quelque chose a été transmis.

Ce qu’on ne peut dire, on ne peut le taire 

C’est un paris que de pouvoir parler de cette violence paralysante au public pour la dépasser ensemble. 

Il y a eu des moments dans la phase d’écriture où j’étais paralysée, je n’arrivais plus à avancer, mais pour continuer, les comédiens ont dû dépasser mes peurs et en faire une force pour incarner le texte. C’est aussi aux artistes d’apporter des éléments de réponses à une histoire qui n’a pas été résolue, de manière collective bien évidemment, comme on a pu le faire au fur et à mesure des représentations.  

Avec ces différents personnages à la fibre révolutionnaire, il s’agissait de poser la question suivante : qui sont ces personnes qui décident de passer à l’action, de se salir les mains pour une cause ? C’était aussi l’occasion de poser la question sur le rôle des intellectuels car beaucoup d’étudiants ont participé à ce genre de mouvements. D’ailleurs quelques années plus tard aura lieu mai 68, le rôle des étudiants et du milieu universitaire prenait de plus en plus de place dans la société à cette époque là. » 

Comment s’est déroulé le processus d’écriture ?  

Jonas : « Quand s’est rencontré, Sarah avait déjà écrit en partie le texte. On a fait plusieurs répétitions durant lesquelles on est partis sur de l’improvisation, ce qui lui a permis de réécrire certaines scènes ou de les modifier.

L’écriture s’est faite à plusieurs mains, chacun a écrit une biographie du personnage qu’il interprétait. » 

Sarah : « J’ai crée les personnages mais pour l’improvisation, les comédiens ont absorbé dans un premier temps les rôles et ont ensuite crée leur personnage. »

Jonas : « Oui c’est ça, il y a eu différentes étapes d’écriture : la première étape a été celle des résidences qui nous ont permis de réviser le texte un bon nombre de fois pour le saisir dans son entièreté. Le texte a ensuite évolué à chaque représentation. Au final, on a dû jouer au moins trois versions différentes du texte. Ca a été un grand moment de création je pense pour l’ensemble de l’équipe. C’était aussi un challenge pour moi car c’est le personnage le plus éloigné que j’ai pu incarner, d’un point de vue physique d’abord, il est bien plus âgé que moi, mais aussi d’un point de vue culturel. Mais comme Sarah l’a dit, qu’on le veuille ou non, on est tous rattaché à cette guerre. »

Sarah : Oui, il faut cependant dire que nous n’y serions jamais arrivés sans certaines lectures. Je me souviens notamment d’un livre de Mohammed Lâabi. Mais je tiens aussi à remercier ces historiens de l’ombre qui nous éclairent sur l’Histoire. Claire Moskopo a beaucoup contribué à l’écriture de cette histoire, car c’est grâce à elle que j’ai pu faire des recherches approfondies, avoir accès à des témoignages de tous les partis ayant participé à la guerre ». 

Vous avez effectué un voyage en Algérie avec l’ensemble de la compagnie, en quoi est-ce que la pièce a pris une autre dimension après cette expérience ? 

Sarah : « La première représentation a eu lieu au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, c’était en 2016. La dernière date du mois de mai dernier à l’Echangeur. Après ces deux années de représentations, j’ai sentie qu’il fallait écrire la suite, certaines questions nous habitaient encore. Pour écrire cette deuxième partie, j’ai décidé d’aller plus loin, au coeur du sujet cette fois-ci. Alors j’ai eu l’idée d’aller en Algérie, pour pousser nos recherches et développer nos liens avec l’Histoire, ainsi que celle des personnages.

Jonas : « Ca a été une aventure marquante, c’était un voyage de recherches, d’anthropologie. Autant vis-à-vis de nous même que du sujet que l’on traitait. On évoluait au fur et à mesure que l’on découvrait le passé de nos personnages. »  

 
Sarah : « Oui, on s’est construit ensemble durant tout ce temps, en tant qu’humain d’abord, puis en tant que metteur en scène pour ma part. Je pense qu’il faut vivre et habiter les sujets que l’on traite. Pendant longtemps l’Algérie n’était que cartes et archives pour nous et elle a enfin pu prendre des couleurs avec ce voyage. D’autant plus que c’est un pays dont on ne sait pas grand chose et qui porte beaucoup d’enjeux contemporains. Il y a une jeunesse à rebâtir. Nous étions en quelques sortes naïfs, car entre temps, l’Algérie a connu une autre guerre pendant les années 90. Et nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer cette jeunesse qui fait bouger les choses sur place. » 

Jonas : « Oui, nous avons eu beaucoup de discussions avec des membres d’associations locales qui tentent d’apporter un changement. Il y a avait une sorte d’adrénaline, car on savait qu’ils étaient surveillés, on ne pouvait pas aborder tous les sujets en public. Comme l’a dit Sarah, ils ont été marqués par la guerre civile. La guerre d’Algérie a été un peu mise de côté, d’autant plus que le gouvernement actuel en tire une certaine légitimé. C’est grâce au sang de ce qu’ils appellent les « martyrs » que la nation a gagnée son indépendance. »

Est-ce que vous pensez un jour pouvoir jouer cette pièce en Algérie ? 

Sarah et Jonas : « Oui ! » 

Sarah : « Nous y avons pensé pendant longtemps, je crois qu’il est aujourd’hui possible d’aborder ce sujet là, même en Algérie. On espère pouvoir trouver l’opportunité de le faire un de ces jours ! ».