Portrait – Céline Le Gouail, sérigraphe queer

Portrait – Céline Le Gouail, sérigraphe queer

À l’occasion des portes ouvertes FAR 2018, nous avons rencontré Céline Le Gouail, artiste sérigraphe. Investie dans le projet de l’Arapède, un atelier de recherche autour des pratiques d’édition au 6B à Saint-Denis, nous l’avons trouvée en pleine activité. Tout en repassant au crayon les contours d’une impression et tout en supervisant le bon déroulement du fanzine participatif de la journée édité sous le titre « La Gazette du 6B #0 », elle a alors pris le temps, ce jour-là, de répondre avec bonne humeur à nos questions sur son parcours et ses motivations.

Aiguillonnée au tout début de sa formation artistique par l’envie d’être illustratrice, Céline Le Gouail est aujourd’hui artiste sérigraphe avant toute chose, proposant des vision alternatives, à la fois sombres et incandescentes de figures hors-normes en terme de genre(s). Sa série « Queer Invaders » en est le parfait exemple. On peut en retrouver (et/ou acquérir) des impressions sur son site, aux côtés de ses autres travaux. On peut par ailleurs y voir ses eaux-fortes, exécutées dans un style léger et poétique, où elle développe un autre univers, plus en accord avec les exigences de l’illustration.

Au départ, Céline s’est lancée dans la communication. C’est « lors d’un stage réalisé pour une boîte qui faisait des décors de théâtre », nous confie-t-elle, qu’elle décide de s’orienter plutôt en communication visuelle. De là, elle découvre l’illustration grâce à l’une de ses professeures. À partir de ce moment, son choix est fait : elle travaillera dans ce domaine. « J’ai alors passé beaucoup de temps dans les médiathèques, à faire des fiches des illustrateurs qui me plaisaient, à repérer des maisons d’éditions pour lesquelles je pourrais travailler » avoue-t-elle. Elle fait l’École supérieure d’art d’Épinal où elle obtient son DNAT (Diplôme national d’arts et techniques) option Images et Narrations, l’un des seuls en France.

Encouragée par ses ami.e.s, elle intègre ensuite par équivalence les quatrième et cinquième années des Arts Décos de Strasbourg. Elle déchante vite et s’aperçoit que « comme toute grande école en France, c’est une école de reproduction de classes ». Toutefois, Céline fait de belles rencontres et décide de rester dans la ville, « un véritable vivier de personnes dans l’illustration et l’édition ». Elle fait alors le constat qu’il n’y avait pour autant aucun salon consacré aux micro-éditions. Elle décide donc d’en créer un : le Central Vapeur. Pendant quatre ans, elle s’investit dans l’association qui l’organise. Puis elle intègre l’atelier de « Papier Gâchette », une association où « on était plutôt politisé.e.s »… C’est là que Céline commence à travailler avec des enfants, à entrer dans cette démarche pédagogique de transmission qu’elle fera sienne tout au long de son parcours. Un camp de Rroms se trouvait près des locaux de l’association et très vite, l’idée est venue de faire participer les enfants. Ainsi, « des ateliers ont été mis en place pendant trois ans les mercredis après-midis. »

Cependant, « ça ne bougeait pas beaucoup à Strasbourg » et le milieu TPG* se trouvait relativement réduit. Céline décide alors de s’installer à Toulouse. Elle y reste un peu plus d’un an avant de venir à Paris : « il n’y avait pas vraiment de possibilité de travail et peu d’appel d’offres ». Néanmoins, elle a pu mettre en place « à la maison », des ateliers de sérigraphie, sans contrainte extérieure et à destination d’un cercle de proches, une expérience dont l’artiste garde un bon souvenir : « cela permettait de mettre en place la production d’images un peu… powerful, et de créer des images de lutte. » À son arrivée à Paris, elle prend contact avec l’association l’Arapède pour mettre en place des ateliers, quelque chose qui lui tenait désormais particulièrement à cœur dans sa pratique, « puis les contacts se sont faits et ça a été assez facile ». Depuis un an et demi, Céline s’épanouit donc dans la région parisienne, entre ses activités à l’Arapède, les ateliers qu’elle anime et les différentes commandes auxquelles elle répond, en collectif ou individuellement. En 2017, elle monte la D’wölfinfest au Syndicat Potentiel à Strasbourg, un festival autour des identités et visibilités queer et féministes. Forte de sa connaissance du monde de la micro-édition strasbourgeois et de ses expériences aquises à Toulouse et Paris, elle compte alors bien apporter sa pierre à l’édifice et de « queeriser » Strasbourg. Récemment, elle a montré ses sérigraphies lors de l’exposition organisée dans le cadre du festival Mémoires Minoritaires à la Luttine à Lyon, un autre lieu alternatif à l’image du 6B et qui, à l’image également de l’Arapède, abrite Black Screen, un atelier de sérigraphie collectif et autogéré.

La gravure, un processus créatif exigeant

Travailler en gravure permet d’embrasser dans une même dynamique les questions de fond et de forme. Pour Céline Le Gouail « c’est hyper libérateur de travailler en effaçant au fur et à mesure et en travaillant sous contrainte » ; pour elle, « c’est une façon de travailler qui libère beaucoup de possibilités. » Il y a en effet ces « différentes phases entre le dessin, l’impression etcætera, qui laissent beaucoup de marges ». Car il y a ce « temps avant l’image finie » qui permet son élaboration selon les à-coups dans la réalisation et la transposition du dessin jusqu’aux caractéristiques propres du support qui rentrent en ligne de compte dans le rendu final. « On part d’une face vierge qu’on détruit » résume Céline. Il y a plein de choses inattendues durant le processus créatif et l’artiste avoue qu’elle « aime bien laisser place à tous ces accidents ».

C’est un « rapport très physique, long et fastidieux » que l’artiste engage avec la création en sérigraphie. Et c’est ce qui plaît à Céline ; elle lâche sur le ton de la plaisanterie : « J’ai un rapport un peu maso à mon travail de création, je crois ! » Elle renchérit : « Je ne crois pas avoir un rapport très serein à la production, mais c’est assez intense du coup en réalité. » En effet, à l’ère du numérique et du partage instantané d’images, les estampes de ce type demandent beaucoup de temps pour être produites. L’artiste souligne qu’en outre, ce type de productions n’est « pas hyper adapté au travail de commande » ; il faut donc une certaine rigueur et un véritable investissement dans le processus de fabrication pour trouver son compte dans cette pratique exigeante. Céline nous indique avoir néanmoins trouvé une solution qui répond à son ADN créatif et qui consiste à trouver « un rendu graphique proche de la gravure même si c’est du dessin » : « pour répondre à des projets de commande, je prends ce biais-là. », nous explique-t-elle.

Une artiste qui affiche ses engagements

Celle qui a par ailleurs réalisé des affiches sérigraphiées pour l’association AIDES et travaillé pour SOS homophobie parle ainsi de son engagement : « il me tient à cœur de visibiliser des identités, des corps qu’on n’a pas l’habitude de voir au quotidien. » Elle justifie ainsi son utilisation du noir et blanc pour ses images : « ça a quelque chose de graphique et de visuel très impactant ». Elle n’hésite pas non plus à dire qu’il ne lui déplaît pas d’« être une meuf apparentée à des sexualités alternatives » et on retrouve de fait dans son portfolio des images mettant en scène tout un univers BDSM, entre soirées occultes à la bougie ̶qui a son utilité dans les pratiques BDSM comme chacun.e le sait… ou non ! ̶ , figures de domina et shibari lesbien… Elle ajoute : « il y a un côté très frontal dans mes compositions, toujours un personnage qui regarde le spectateur », et cherche ainsi à le faire entrer dans la scène, à l’interpeller, voire à le prendre à partie.

Prête à revendiquer « cette place-là, qu’ [elle] estime intéressante de par [sa] position », Céline admet « évoluer principalement dans des espaces queer et militants ». Elle explique ainsi sa position : « là, ce sont des espaces où je peux faire le plus de choses et là où il y a une plus grande réceptivité de mon travail ». Elle ajoute dans un sourire : « car avec les milieux hétéro, c’est pas toujours gagné, je me rends compte ! » Loin de se replier pour autant dans un communautarisme qui pourrait paraître stérile aux yeux des pourfendeurs « de la théorie du genre », c’est se tourner vers la communauté TPG qui permet justement à sa pratique d’être aussi féconde, partagée et comprise. Pourquoi s’en priver ? Mais lorsqu’elle est invitée dans d’autres espaces, elle avoue « bien aimer la politique du ver dans le fruit » et ainsi gagner à son imaginaire queer et émancipateur les plus réfractaires. Elle souligne avec philosophie que « le principal, c’est d’avoir des espaces, après la question de savoir comment on les investit, c’est comme on veut, du moment qu’on a les clés ! »

Entre autres, Céline s’est investie dans le projet de l’Arapède qu’elle a rejoint depuis septembre 2017. L’Arapède est l’un des espaces mutualisés du 6B où sont mises à disposition différentes presses, Riso etc. pour toute personne qui a envie de s’essayer à la sérigraphie ou tout.e utilisateur/trice à la recherche de matériel. Céline a permis d’introduire la gravure à l’atelier à laquelle elle peut désormais initier les autres participant.e.s et les utilisateurs/trices de l’Arapède.

Elle a également profité du dispositif MICACO (Mission « La Culture et l’Art au Collège ») mis en place par le département de Seine-Saint-Denis pour animer un atelier dans une classe de 5ème. Dans ce cadre, elle a mis en place avec les collégien.ne.s de La Courtille de Saint-Denis un atelier autour de la thématique du genre. Chacun.e a ainsi pu participer à la fabrication d’un livre original, « Couper/Décaler ». Céline Le Gouail avoue beaucoup aimer cet aspect de sa pratique, qui se situe dans une perspective de transmission et de partage : « J’aime bien travailler avec des publics différents et en atelier. »

Elle avait auparavant travaillé avec l’association Môm’artre. Toujours autour des identités de genre, elle a réalisé plusieurs affiches pleine d’humour avec des enfants et des jeunes, qui en sont venus à représenter « plein de personnes trans ». Placardées dans le quartier, elles ne sont pas passées inaperçues et ont suscité réactions et discussions. En général, Céline nous explique partir d’une question simple posée aux enfants, telle que « Qu’est-ce qu’une fille ? », « Qu’est-ce que c’est qu’un garçon? » Les réponses fusent et les enfants en viennent rapidement à interroger les normes sociales. Souvent aussi, ils et elles parlent de l’apparence physique, des cheveux longs ou pas…et alors Céline en vient à interroger sur ce que les enfants pensent d’elle comme personne trans dans ce cas : une personne non binaire et genderfluid, avec des caractéristiques peut-être à la fois « féminines » et « masculines »… Elle ajoute modestement et avec un petit sourire, « Ça me va de commencer par moi. » Le dialogue entamé se révèle dans tous les cas fructueux. Elle a depuis été « amenée à faire des formations sur les questions de genre » auprès des plus jeunes, et c’est une activité à laquelle elle tient tout particulièrement, qu’elle « aime bien ». Elle ajoute bien aimer « être dans ces interrogations et dans ces transmissions » ; bref tout un travail d’éducation féministe et de sensibilisation pour que les futures générations grandissent avec le maximum de liberté possible relativement aux questions de genre.

            

Concernant l’actualité de l’artiste, son travail sera présenté au WHAT THE FUCK ? FEST *** !, qui se tiendra les 6 et 7 juillet prochain, dans la vague pailletée de la Marche des Fiertés. C’est l’occasion pour nous de vous dire un mot de ce festival partenaire organisé par des tenantes de la nuit queer parisienne, comme floZif. Créé à l’image du Porn Film Festival de Berlin, le WTFF pour les intimes est là pour faire voir des corps et des pratiques érotiques et sexuelles marginales. Pour sa troisième édition, on retrouvera sous le chapiteau du Cirque Électrique la formule courts-métrages ̶ performances ̶ ateliers qui a fait son succès. Le WTFF, officiellement « Festival Queer des Sexualités Dissidentes », offrira encore une fois une programmation post-porn, avec des expérimentations performatives, collectives et alternatives. Pendant deux jours, le WTFF devient le lieu de réalisation d’une utopie où chacun.e peut venir s’ajuster à ses désirs et leur donner une visibilité, en toute liberté. Les images de notre artiste participeront à n’en pas douter à ce bouillonnement d’inventivité et d’audace. Parce que nos imaginaires nous appartiennent peut-être encore… Et « parce que c’est là que commence le travail de la liberté », pour citer Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste.